Accueil › La Parade

French Cancan : une danse d'hommes, de clowns et de cirque

Dans notre Cabaret biZ'arT, Laurie danse le French Cancan seule, puis va chercher un spectateur dans la salle pour le faire danser avec elle. On pourrait croire à une fantaisie de cabaret burlesque. C'est en réalité un retour aux sources : avant d'être le numéro de danseuses en jupons du Moulin Rouge, le cancan a été une danse de bal, d'étudiants, d'hommes et de clowns. Voici son histoire, telle qu'on la raconte rarement.

Un chahut au milieu du quadrille

Dans les années 1820, les bals publics parisiens dansent le quadrille, une danse de salon réglée, à figures, où l'on se fait face par couples. Certains danseurs s'en lassent et glissent au milieu des figures des solos improvisés, désordonnés, provocants. On appelle cela le « chahut », puis le « cancan ». Pendant longtemps, les deux mots désignent à peu près la même chose.

Le mot « cancan », au sens de la danse, apparaît vers 1829. Il viendrait du nom enfantin du canard, en référence au dandinement des danseurs. Rien à voir, donc, avec les « cancans » qui désignent les ragots : c'est un autre mot, qui a simplement la même forme.

Tableau pointilliste de Seurat : une rangée de danseurs levant la jambe, un musicien au premier plan
Georges Seurat, Le Chahut, 1889-1890 : soixante ans après sa naissance, le nom d'origine est resté. Domaine public (musée Kröller-Müller, Otterlo), via Wikimedia Commons.

Au début, ce sont les hommes qui lèvent la jambe

Dans les années 1830, le cancan est souvent dansé par des groupes d'hommes, en particulier des étudiants, dans les bals publics. Parmi les lieux qui l'ont vu naître, on cite la Grande-Chaumière, un bal-jardin fréquenté par les étudiants, et le bal Mabille, ouvert en 1831.

Son créateur présumé est un personnage digne du cirque : Chicard, de son vrai nom Alexandre Lévêque, marchand de cuir le jour et figure du Carnaval de Paris la nuit. Il se produit en costume grotesque, coiffé d'un casque à plumet, et son nom a donné un verbe : « chicarder ». Le cancan est donc né, en partie, d'un clown de carnaval.

La danse fait scandale, et des danseurs sont parfois arrêtés pour indécence. On lit souvent qu'une « loi de 1831 » l'aurait interdite : nous n'en avons trouvé aucune trace sérieuse. Ce qui est sûr, c'est que la police surveillait les bals de près.

Les reines de Mabille

Dans les années 1840, les femmes prennent la lumière. En mai 1844, la Reine Pomaré triomphe au bal Mabille. En septembre de la même année, Céleste Mogador y est sacrée reine… par un homme, le danseur et maître de danse Brididi. Autour de 1860, Rigolboche, « danseuse excentrique », fait courir le Tout-Paris aux Délassements-Comiques.

Gravure : portrait de Céleste Mogador, en buste
Céleste Mogador, sacrée reine du bal Mabille en 1844. Gravure d'Albert Duvivier, CC0 (Paris Musées), via Wikimedia Commons.
Photographie ancienne : la danseuse Rigolboche, mains sur les hanches, en costume rayé et bonnet
Rigolboche, photographiée en 1860 par Pierre Petit. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Les Clodoches : quatre hommes, deux robes

Les hommes ne disparaissent pas pour autant. Dans les années 1860, le Quadrille des Clodoches fait rire les bals de l'Opéra : quatre danseurs, dont deux habillés en femmes, parodient le quadrille avec une énergie folle, déguisés parfois en Écossais en kilt ou en pompier. Le succès est tel qu'ils partent jouer à Londres en 1870, et le musée Carnavalet conserve encore leurs portraits.

C'est l'ancêtre direct du cancan burlesque : une danse qui se moque d'elle-même, qui joue avec les genres et qui fait rire autant qu'elle épate. Exactement l'esprit que l'on cherche dans un cabaret de cirque.

Dessin en couleur : un danseur des Clodoches en costume de clown à trèfles, coiffé d'un bonnet pointu, en pleine figure
Un danseur du ballet des Clodoches, dessiné par Draner en 1870 : un vrai costume de clown. Domaine public (BnF), via Wikimedia Commons.

Une musique d'Offenbach, un nom venu de Londres

La musique que tout le monde fredonne vient d'une opérette : Orphée aux Enfers, de Jacques Offenbach, créée en 1858. Son « Galop infernal » n'était pas écrit pour le cancan, mais il s'y est associé vers 1868 et ne l'a plus quitté.

Quant à l'adjectif « French », il aurait été ajouté de l'autre côté de la Manche, pour vendre aux Londoniens une danse parisienne réputée sulfureuse. La tradition en attribue l'idée à Charles Morton, un imprésario de music-hall, mais aucune source d'époque ne le confirme vraiment.

1889 : le Moulin Rouge, et un patron de cirque

Le 6 octobre 1889, Joseph Oller et Charles Zidler ouvrent le Moulin Rouge. Le cancan y devient un spectacle, avec ses vedettes : La Goulue (Louise Weber), à qui l'on attribue le fameux « coup de cul », Jane Avril, Grille d'Égout… Les hommes y deviennent des partenaires de second plan.

Détail savoureux : Joseph Oller est aussi un homme de cirque. Trois ans plus tôt, en 1886, il a ouvert le Nouveau Cirque, rue Saint-Honoré, dont la piste pouvait se transformer en bassin, et où jouaient les clowns Foottit et Chocolat. Nous en parlons dans notre histoire du cirque.

Affiche en couleur de Jules Chéret pour le Bal du Moulin Rouge, avec des danseuses et des ânes
L'affiche de Jules Chéret pour l'ouverture du Bal du Moulin Rouge, 1889. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Le partenaire de La Goulue mérite une place à part dans un blog de cirque : Valentin le Désossé, de son vrai nom Jules Renaudin. Fils d'avocat, marchand de vin, il était doté d'une souplesse hors norme qui lui permettait des figures de contorsionniste. En 1889, il a déjà 46 ans. Toulouse-Lautrec l'immortalise en 1891 sur l'affiche du Moulin Rouge, silhouette sombre au premier plan, face à La Goulue en pleine figure.

Affiche de Toulouse-Lautrec : La Goulue dansant au centre, Valentin le Désossé en silhouette au premier plan
Henri de Toulouse-Lautrec, Moulin Rouge – La Goulue, 1891. CC0 (Metropolitan Museum of Art), via Wikimedia Commons.
Photographie ancienne : de gauche à droite, un danseur non identifié, La Goulue, Grille d'Égout et Valentin le Désossé, levant la jambe
De gauche à droite : un danseur non identifié, La Goulue, Grille d'Égout et Valentin le Désossé, vers 1881-1891 (l'ordre est noté à la main au dos du tirage original). Photographe anonyme, CC0 (musée Carnavalet), via Wikimedia Commons.

Du cabaret à la cage aux lions

L'histoire de La Goulue finit sous chapiteau. En 1895, la reine du Moulin Rouge quitte le cabaret pour les fêtes foraines. Elle commande à son ami Toulouse-Lautrec deux grands panneaux pour décorer sa baraque à la Foire du Trône ; ils sont aujourd'hui au musée d'Orsay, et l'on y reconnaît Oscar Wilde dans le public.

Puis elle devient dompteuse. Elle se produit dans des cirques jusqu'en 1907, année où un lion la blesse. La danseuse de cancan la plus célèbre du monde aura donc fini sa carrière dans une cage, sur la piste.

Photographie ancienne : la façade de la baraque foraine de La Goulue, ornée de grands panneaux peints
La façade de la baraque foraine de La Goulue, « danseuse puis dompteuse », vers 1895. Auteur inconnu, domaine public, via Wikimedia Commons.

En 1955, Jean Renoir fige la légende dans son film French Cancan, avec Jean Gabin dans le rôle de Danglard, un directeur de cabaret inspiré de Zidler. Le cancan devient alors, pour le monde entier, une image de Paris.

Et à Marseille ?

Marseille a sa propre histoire du music-hall. Au Alcazar du cours Belsunce, ouvert en 1857 avec ses 2 000 places, l'orchestre ouvrait les soirées par un quadrille. La salle devient ensuite un haut lieu de la pantomime, puis, dans les années 1890, un music-hall où se succèdent jongleurs, claquettistes et acrobates. En 1880, le Palais de Cristal ouvre allées de Meilhan, rival plus « canaille » de l'Alcazar.

Nous n'avons pas trouvé de trace précise du cancan sur ces scènes marseillaises : les archives de la presse locale garderont peut-être un jour la réponse. Mais la généalogie est claire : quadrille, numéros de variétés, acrobates et claquettes sur la même scène, c'est déjà un cabaret de cirque.

Le cancan, rendu au public

Quand Laurie fait monter un spectateur sur scène pour danser le cancan avec elle, elle renoue avec ce que cette danse a été à l'origine : un moment où quelqu'un, au milieu d'un bal, ose sortir du rang. Les étudiants de 1830, Chicard et son casque à plumet, les Clodoches en robe : aucun n'était danseur étoile. Ils avaient simplement envie de lever la jambe et de faire rire.

Ce que nous retenons du French Cancan : avant d'être un ballet de jupons parfaitement réglé, c'était une danse de liberté et de dérision, dansée par des hommes, des femmes, des clowns et des parodistes. Le burlesque n'est pas une trahison du cancan : c'est son point de départ.

Un French Cancan, des claquettes, de la lévitation et un spectateur qui finit sur scène : c'est le Cabaret biZ'arT. Pour un festival, une fête de village ou une soirée cabaret, invitez-nous.

Découvrir le Cabaret biZ'arT Nous inviter à jouer

Sources